Les LETTRES françaises
Chronique poésie de Françoise Han. Entre les vivants et les morts
La fête chrétienne de la Toussaint et son lendemain, le Jour des morts, recouvrent la fête celtique, la nuit de Halloween au cours de laquelle vivants et morts se rencontraient. La société moderne tend à évacuer les morts, mais les poètes savent que nous avons besoin d’eux comme ils ont besoin de nous, que leurs rêves et leurs chants viennent tournoyer dans les nôtres.
Comme des fleurs d’amandier ou plus loin, de Mahmoud Darwich, célèbre la vie dans le registre de la maturité. Le poète vient d’atteindre la soixantaine et fait dialoguer ses deux « moi » d’exilé : « Je suis lui. Il va devant moi et je le suis », « moi et mon autre », « l’un de moi ». C’est une dualité sans déchirure. Presque, elle se rapproche de « l’ambiguïté légère / aux mouchoirs transparents, / telle la poésie à l’instant de sa naissance ». C’est encore la légèreté qui prévaut dans Exil : « Je marche léger, léger / comme évaporé / de mon corps, comme si j’avais rendez-vous/avec un poème. » Mahmoud Darwich chante la beauté du monde, que les fleurs d’amandier symbolisent tout en lui échappant : « Si quelqu’un parvenait/à une brève description des fleurs d’amandier, / la brume se rétracterait des collines / et un peuple dirait à l’unisson : / Les voici, les paroles de notre hymne national. » Le peuple, ici, n’est il pas l’humanité et l’hymne celui des Terriens ? En cette époque identitaire, une déclaration le donne à penser : « L’Orient n’est pas absolument Orient, / ni l’Occident, Occident. / Car l’identité est plurielle, / elle n’est pas citadelle ou tranchées. »
Et l’humanité réunit les vivants et les morts : « Me voici, moi le mort et le vivant », dit le poète à son double dans Exil (3), tandis que, plus avant, il s’adressait à Elle : « Le lointain se brise, la mort enlace la vie / et la vie enlace la mort… » De ces affirmations, nous parvenons aux dernières pages, à « La vie définie comme / le contraire de la mort… n’est pas une vie ! »
Écrits des blessures, de John Berger, est précédé d’un avant-propos de Marc Trivier, qui semble d’abord un récit personnel sans rapport avec les poèmes qu’il présente. Puis le lecteur découvre que ce récit est une allégorie : « Ces gens me font penser aux poèmes de John Berger. » Ces gens sont des demandeurs d’asile, isolés parmi les voyageurs de banlieue, comme les poèmes de John Berger dans ses romans ou ses essais. Il n’a jamais écrit, à proprement parler, un livre de poèmes. Il a fini par se laisser convaincre de réunir ceux qui se tenaient enchâssés dans ses proses, mais en dehors de leur déroulement temporel. Les blessures sont celles du monde dans lequel ils sont nés. Il ne les raconte pas, il les porte, dans une concision de mots qui frappe comme un coup de gong et fait résonner le sens dans tout le présent : « Toutes les maisons / sont des trous du cul de pierre / nous avalons des couvercles de cercueil. » Simultanément, ils disent en images souvent surprenantes la vie qui reprend : dans un bol de gousses d’ail sèches, « l’avertissement d’une pousse verte / suggère férocement / le retour du fils prodigue / le soleil ».
Tout le recueil est en vers, à l’exception de deux pages et demie intitulées « Douze thèses sur l’économie des morts ». De la douzième : « Jusqu’à la déshumanisation de la société par le capitalisme, tous les vivants attendaient l’expérience des morts. C’était leur ultime futur. Par eux-mêmes, les vivants étaient incomplets. Donc, les vivants et les morts étaient interdépendants. Toujours. Seulement une forme uniquement moderne d’égotisme a brisé cette interdépendance. Avec des résultats désastreux pour les vivants, qui considèrent maintenant les morts comme les éliminés. »
L’édition est bilingue. La traduction, très fidèle, est de Carlos Laforêt, qui esquisse en postface quelques traits de l’auteur. Des dessins d’Yves Berger et de John Berger s’insèrent avec bonheur entre les poèmes.
Dans la collection « Points Poésie » ont paru récemment deux volumes. Les Pierres du temps donne un choix de poèmes de Tahar Ben Jelloun, écrivain marocain de langue française bien connu, en particulier pour ses romans. « L’errance est fille de la nuit / quand la peine travaille les coeurs / et l’âme traîne dans l’arrière-pays. » Alain Mabanckou, né au Congo-Brazzaville et lui aussi romancier et poète, a déjà publié, à quarante et un ans, une oeuvre importante. Tant que les arbres s’enracineront dans la terre propose un choix puisé dans quatre recueils. Il est précédé de quelques pages : « La femme qui fit de moi un poète »,- sa mère, décédée en 1995, à qui il dédie l’ensemble.
Le centenaire de Guillevic, qui est aussi le dixième anniversaire de son décès, donne lieu à un cahier préparé par Bernard Fournier dans la revue Europe. Le dossier principal est consacré à Romain Rolland, fondateur d’Europe en 1923.
« Nous sommes déjà morts », proclame Charles Pennequin dans la revue If. Arno Calleja déclare : « La poésie est normale / le perlement de la poésie est paranormal. » Un texte de Bernard Heidsieck, daté de 2003, rapporte l’histoire de ses poèmes composés par collages sur magnétophone depuis 1961. On notera son avertissement : « Il m’est toujours apparu indispensable d’en [la technique] maîtriser parfaitement les apports et de ne l’utiliser que si le texte de référence en commande l’usage. » Bien d’autres thèmes, textes et photos, dans ce riche numéro.
Comme des fleurs d’amandier ou plus loin,
de Mahmoud Darwich, traduit de l’arabe (Palestine)
par Elias Sanbar. Actes Sud, 2007. 136 pages, 18 euros.
Écrits des blessures, de John Berger, traduit de l’anglais
par Carlos Laforêt, édition bilingue.
Le Temps des Cerises, 2007. 158 pages, 12 euros.
Les Pierres du temps et autres poèmes,
de Tahar Ben Jelloun. Éditions du Seuil, 2007.
144 pages, 6 euros.
Tant que les arbres s’enracineront dans la terre,
d’Alain Mabanckou. Éditions Points, 2007. 320 pages, 7 euros.
Europe nº 942, octobre 2007. 380 pages, 18,50 euros.
If nº 31, automne 2007. 80 pages, 12 euros.
32, rue Estelle, 13006 Marseille.
Françoise Hàn
FONTE: l'Humanité - Paris,France
Chronique poésie de Françoise Han. Entre les vivants et les morts
La fête chrétienne de la Toussaint et son lendemain, le Jour des morts, recouvrent la fête celtique, la nuit de Halloween au cours de laquelle vivants et morts se rencontraient. La société moderne tend à évacuer les morts, mais les poètes savent que nous avons besoin d’eux comme ils ont besoin de nous, que leurs rêves et leurs chants viennent tournoyer dans les nôtres.
Comme des fleurs d’amandier ou plus loin, de Mahmoud Darwich, célèbre la vie dans le registre de la maturité. Le poète vient d’atteindre la soixantaine et fait dialoguer ses deux « moi » d’exilé : « Je suis lui. Il va devant moi et je le suis », « moi et mon autre », « l’un de moi ». C’est une dualité sans déchirure. Presque, elle se rapproche de « l’ambiguïté légère / aux mouchoirs transparents, / telle la poésie à l’instant de sa naissance ». C’est encore la légèreté qui prévaut dans Exil : « Je marche léger, léger / comme évaporé / de mon corps, comme si j’avais rendez-vous/avec un poème. » Mahmoud Darwich chante la beauté du monde, que les fleurs d’amandier symbolisent tout en lui échappant : « Si quelqu’un parvenait/à une brève description des fleurs d’amandier, / la brume se rétracterait des collines / et un peuple dirait à l’unisson : / Les voici, les paroles de notre hymne national. » Le peuple, ici, n’est il pas l’humanité et l’hymne celui des Terriens ? En cette époque identitaire, une déclaration le donne à penser : « L’Orient n’est pas absolument Orient, / ni l’Occident, Occident. / Car l’identité est plurielle, / elle n’est pas citadelle ou tranchées. »
Et l’humanité réunit les vivants et les morts : « Me voici, moi le mort et le vivant », dit le poète à son double dans Exil (3), tandis que, plus avant, il s’adressait à Elle : « Le lointain se brise, la mort enlace la vie / et la vie enlace la mort… » De ces affirmations, nous parvenons aux dernières pages, à « La vie définie comme / le contraire de la mort… n’est pas une vie ! »
Écrits des blessures, de John Berger, est précédé d’un avant-propos de Marc Trivier, qui semble d’abord un récit personnel sans rapport avec les poèmes qu’il présente. Puis le lecteur découvre que ce récit est une allégorie : « Ces gens me font penser aux poèmes de John Berger. » Ces gens sont des demandeurs d’asile, isolés parmi les voyageurs de banlieue, comme les poèmes de John Berger dans ses romans ou ses essais. Il n’a jamais écrit, à proprement parler, un livre de poèmes. Il a fini par se laisser convaincre de réunir ceux qui se tenaient enchâssés dans ses proses, mais en dehors de leur déroulement temporel. Les blessures sont celles du monde dans lequel ils sont nés. Il ne les raconte pas, il les porte, dans une concision de mots qui frappe comme un coup de gong et fait résonner le sens dans tout le présent : « Toutes les maisons / sont des trous du cul de pierre / nous avalons des couvercles de cercueil. » Simultanément, ils disent en images souvent surprenantes la vie qui reprend : dans un bol de gousses d’ail sèches, « l’avertissement d’une pousse verte / suggère férocement / le retour du fils prodigue / le soleil ».
Tout le recueil est en vers, à l’exception de deux pages et demie intitulées « Douze thèses sur l’économie des morts ». De la douzième : « Jusqu’à la déshumanisation de la société par le capitalisme, tous les vivants attendaient l’expérience des morts. C’était leur ultime futur. Par eux-mêmes, les vivants étaient incomplets. Donc, les vivants et les morts étaient interdépendants. Toujours. Seulement une forme uniquement moderne d’égotisme a brisé cette interdépendance. Avec des résultats désastreux pour les vivants, qui considèrent maintenant les morts comme les éliminés. »
L’édition est bilingue. La traduction, très fidèle, est de Carlos Laforêt, qui esquisse en postface quelques traits de l’auteur. Des dessins d’Yves Berger et de John Berger s’insèrent avec bonheur entre les poèmes.
Dans la collection « Points Poésie » ont paru récemment deux volumes. Les Pierres du temps donne un choix de poèmes de Tahar Ben Jelloun, écrivain marocain de langue française bien connu, en particulier pour ses romans. « L’errance est fille de la nuit / quand la peine travaille les coeurs / et l’âme traîne dans l’arrière-pays. » Alain Mabanckou, né au Congo-Brazzaville et lui aussi romancier et poète, a déjà publié, à quarante et un ans, une oeuvre importante. Tant que les arbres s’enracineront dans la terre propose un choix puisé dans quatre recueils. Il est précédé de quelques pages : « La femme qui fit de moi un poète »,- sa mère, décédée en 1995, à qui il dédie l’ensemble.
Le centenaire de Guillevic, qui est aussi le dixième anniversaire de son décès, donne lieu à un cahier préparé par Bernard Fournier dans la revue Europe. Le dossier principal est consacré à Romain Rolland, fondateur d’Europe en 1923.
« Nous sommes déjà morts », proclame Charles Pennequin dans la revue If. Arno Calleja déclare : « La poésie est normale / le perlement de la poésie est paranormal. » Un texte de Bernard Heidsieck, daté de 2003, rapporte l’histoire de ses poèmes composés par collages sur magnétophone depuis 1961. On notera son avertissement : « Il m’est toujours apparu indispensable d’en [la technique] maîtriser parfaitement les apports et de ne l’utiliser que si le texte de référence en commande l’usage. » Bien d’autres thèmes, textes et photos, dans ce riche numéro.
Comme des fleurs d’amandier ou plus loin,
de Mahmoud Darwich, traduit de l’arabe (Palestine)
par Elias Sanbar. Actes Sud, 2007. 136 pages, 18 euros.
Écrits des blessures, de John Berger, traduit de l’anglais
par Carlos Laforêt, édition bilingue.
Le Temps des Cerises, 2007. 158 pages, 12 euros.
Les Pierres du temps et autres poèmes,
de Tahar Ben Jelloun. Éditions du Seuil, 2007.
144 pages, 6 euros.
Tant que les arbres s’enracineront dans la terre,
d’Alain Mabanckou. Éditions Points, 2007. 320 pages, 7 euros.
Europe nº 942, octobre 2007. 380 pages, 18,50 euros.
If nº 31, automne 2007. 80 pages, 12 euros.
32, rue Estelle, 13006 Marseille.
Françoise Hàn
FONTE: l'Humanité - Paris,France
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