domingo, março 08, 2009

Rimbaud, toujours


Les LETTRES françaises
Rimbaud, toujours

Rimbaud, j’y reviens. Ce voyou désespéré m’aura donc accompagné tout au long de ma vie. Quand l’ai-je rencontré ? Sans doute au cours de ma scolarité, en classe de troisième. Ou de seconde, peu importe. Mes premiers recueils de poèmes, je parle de ceux qui furent alors proposés au jugement de mes aînés, sont écrits sous son influence. Tant et si bien qu’André Breton pouvait écrire, en 1961, à mon professeur de français qui lui avait soumis l’un d’entre eux, Soleils dans un miroir : « Dix-sept ans : qu’Ariel commence par faire place nette, il sera temps de voir ensuite… » Toujours est-il que mon Rimbaud ne me quittait jamais, pas plus que sa biographie : « L’implication de la vie dans l’oeuvre et de l’oeuvre dans la vie », principe défendu par Alain Borer dans son édition du centenaire, me semblait évidente. N’est-ce pas en lisant, dans les Illuminations, le poème Dévotion que je me reconnus comme adepte du « nouvel amour » : « Ce soir à Circeto des hautes glaces, grasse comme le poisson, et enluminée comme les dix mois de la nuit rouge - (son coeur ambre et spunck) », poème que je tiens comme André Breton pour l’une des « cimes » de l’oeuvre de Rimbaud. J’habitais, à cette époque-là, un petit village de Sologne. La maison n’avait que deux pièces et, la nuit, toutes lampes éteintes, à la seule lumière verte d’un poste de radio, enfant solitaire, je partais avec Rimbaud vers d’autres pays. Me prenais-je pour la Vierge folle ou pour l’Époux infernal ? J’écoutais, comme un murmure enivrant (sur ondes moyennes ou ondes courtes ?) une musique lointaine, venue du Moyen-Orient, et dont les variations d’amplitude me faisaient rêver aux sonorités de la mer, au moment de la marée montante… « On n’est pas sérieux quand on a dix-sept ans », n’est-ce pas ?
De quelle édition des oeuvres de Rimbaud disposais-je alors ? Probablement celle de la Pléiade établie par Roland de Renéville et Mouquet, en 1954. Je ne me préoccupais pas de savoir si ces oeuvres étaient complètes ou non, « trop complètes » peut-être comme le travail critique l’a montré dans les années qui ont suivi puisqu’elles attribuaient au poète des pièces qui ne lui appartenaient pas. Ce n’est que quelques années plus tard que la passion me vint de constituer une bibliothèque rimbaldienne. Mais l’entreprise s’avéra au fil du temps au-dessus de mes forces. D’ailleurs, je n’avais aucune envie de consacrer mon temps à une thèse - une de plus - à Rimbaud. Que le lecteur en juge en consultant la bibliographie sur laquelle se termine cette dernière édition Pléiade… Pas moins de vingt pages… Je ne dis pas cela par mépris du travail universitaire - loin de là -, mais il me semble qu’il faut aller seul au texte de Rimbaud, à un moment ou à un autre, et s’affronter à cette langue qui est de la pensée « accrochant et tirant ». Toutes les éditions de l’oeuvre de Rimbaud cèdent à la tentation de l’explication de texte, cela avec la volonté, forcenée parfois, de donner une réponse au « qu’est-ce que cela veut dire ? ». La quête d’un sens unique autorise en effet les commentaires sans fin et naturellement contradictoires. Il serait peut-être bon de réfléchir à ce que Rimbaud lui-même disait du sens de ses poèmes qu’il faut interpréter « littéralement et dans tous les sens ». Écoutons dans Ô saison Ô châteaux : « Ce charme ! il prit âme et corps. / Et dispersa tous efforts. / Que comprendre à ma parole ? / Il fait qu’elle fuie et vole. »
La deuxième Pléiade Rimbaud parue en 1972, celle d’Antoine Adam, reste à mes yeux l’exemple parfait de cette manie de maître d’école. Prenons l’exemple de la note consacrée au poème Dévotion dont je citais tout à l’heure un passage : « Peut-être ne faut-il pas désespérer pourtant d’en découvrir le sens. Que comprendre donc à cette phrase ? "À ma soeur Louise Vanaen de Voringhem" ». « Voringhem est inconnu », nous dit Antoine Adam, mais « la mystérieuse » Louise Vanaen « est certainement flamande, et voilà pourquoi sa cornette est tournée vers la mer du Nord ». Religieuse évidemment comme Léonie Aubois d’Ashby citée tout de suite après Louise dans le poème. « (…) il est fort étonnant qu’une Anglaise s’appelle Léonie Aubois (…) Et puisque Rimbaud l’appelle "ma soeur", il est infiniment probable qu’elle était religieuse, employée dans un hôpital comme Louise Vanaen, et affectée au service de la maternité ». Je n’invente rien ! C’est à pleurer de sottise. Quant à Circeto, elle « demeure inexpliquée, en dépit des efforts des commentateurs. Mais il ne peut s’agir que d’une femme, et non d’une localité ». Laissons donc les commentateurs dans « leur bonne ornière ». Mais qu’en est-il, au bout du compte, du poème, qui invente une langue : « de l’âme pour l’âme, résumant tout, parfums, sons, couleurs. » Rimbaud nous fait « sentir, palper, écouter ses inventions ».
Examinons maintenant la note d’André Guyaux, maître d’oeuvre de la récente Pléiade, toujours pour ce même poème d’Illuminations, Dévotion. Il se contente d’une analyse stylistique et lexicale du poème et nous expose ensuite les différentes lectures critiques auxquelles le poème a donné lieu sans exclure le référent sexuel (spunck dans la littérature anglaise pornographique signifie sperme).
On pourrait également comparer l’approche de la Saison en enfer d’une Pléiade à l’autre. Celle d’Adam veut, à tout prix, faire de la Vierge folle et de l’époux infernal, à la suite de l’extravagante étude de Marcel Ruff, « un conflit intime dans l’âme de Rimbaud » et non la mise en scène de la liaison de Rimbaud (l’Époux infernal) et de Verlaine (la Vierge folle). Je n’insisterai pas sur cette lecture religieuse, idéaliste et en fait parfaitement homophobe. « Si l’on admet que l’Époux infernal et la Vierge folle habitent l’âme de Rimbaud, il est tout naturel que celui-ci écrive : Drôle de ménage, et rien n’oblige à penser à Verlaine. » CQFD ! Pauvre Verlaine ! André Guyaux rappelle qu’il s’était reconnu dans la Vierge folle. Il souligne avec justesse la relation sadomasochiste Verlaine-Rimbaud : « L’autre (…) énonce lui-même son infériorité, s’accorde à lui-même des qualificatifs dépréciateurs : "esclave", "prisonnière", "soumise", et fait l’aveu de son aliénation (…) jusqu’à prédire le départ de l’Époux, comme celui d’un dieu… »
L’appareil critique d’André Guyaux se tient au plus près du texte rimbaldien, cherche à en éclairer le lexique lorsqu’il le faut : le poète en effet emploie souvent des mots rares ou spécialisés « venus d’une autre langue ou d’une autre oeuvre (…). Les astéroïdes, les céphalgies, les clysopompes ou la bandoline sont de petits rapts auxquels aime se livrer ce pirate de la littérature et de la langue, jusqu’aux Illuminations, qui abondent en mots anglais ». André Guyaux écoute la langue de Rimbaud. Il faut lui en savoir gré. Il est vrai, à la décharge d’Antoine Adam que j’accable, que depuis 1972 le monde a changé. Nos outils intellectuels, avec la linguistique et la psychanalyse, se sont affinés. L’obscurité, « l’hermétisme, chez Rimbaud, n’est pas seulement une conquête poétique. Il reste étroitement lié à l’interdit. Le poète use volontiers, par jeu et parfois pour des raisons plus troubles, du langage crypté, du mot à double sens : (…) c’est le clocher qui sonnait douze dans Nuit de l’enfer ; c’est l’habitude qui rime avec "lassitude" et "solitude" dans H », écrit André Guyaux, qui ajoute : « Le double sens est son langage. » D’où l’importance qu’il accorde aux poèmes écrits par Rimbaud dans l’Album zutique et qu’il publie dans cette Pléiade selon la chronologie, c’est-à-dire en 1871, après le fameux sonnet des Voyelles et avant les Corbeaux et les Mains de Jeanne-Marie, poèmes de l’année 1872. L’édition d’Antoine Adam renvoyait ces contributions zutiques à une annexe intitulée OEuvres diverses et, de facto, minorait ces dernières. « Il est important qu’aucune partie de ce que l’on considère comme l’oeuvre littéraire n’apparaisse comme inférieure ou déclassée. » Cette position me semble cohérente. En effet, « rien ne justifie le système des "appendices" ou des "annexes" ».
Dans la note qui explique son parti pris éditorial, A. Guyaux s’interroge : « Où commence, où s’achève l’oeuvre de Rimbaud ? Que signifie, dans son cas, "oeuvres complètes" ? » Il paraît juste d’ouvrir le volume avec les vers latins de Rimbaud composés en 1868-1869 : « Ver erat… », C’était le printemps…, « récit d’une fugue ou d’une petite évasion dans les prés et dans les bois, loin de l’école ». Le printemps, nous explique-t-il, est pour Rimbaud le mois d’amour, le mois de la liberté pour ce piéton infatigable. « Où sont les courses à travers monts, les cavalcades, les promenades, les déserts, les rivières et les mers ? » s’écrie Arthur dans une lettre à sa soeur Isabelle, depuis son lit d’hôpital, à Marseille. On comprend donc d’emblée que la composition de ce volume soit chronologique. Comment pourrait-il en être autrement ? Il n’y aurait donc pas lieu de discuter plus avant si la datation des textes de Rimbaud était avérée. Malheureusement, pour la plupart d’entre eux, nous en sommes réduits à des conjectures. Rimbaud n’a publié lui-même que la Saison en enfer et quelques poèmes : « Pour le reste, nous éditons des manuscrits qui sont le plus souvent des mises au net. » Ajoutons à cela les oeuvres perdues comme la Chasse spirituelle ou les Veilleurs, la France, les Anciens Partis, poèmes que l’on n’a jamais retrouvés. C’est à Verlaine, à sa mémoire et à ses archives que nous devons une certaine postérité de Rimbaud. « La postérité de Rimbaud est verlainienne : le XXe siècle des biographes et des critiques reproduit le syndrome verlainien du sentiment d’irréparable perte et du désir tourné vers celui qui a su partir et laisser veuf le monde littéraire, le privant de surcroît d’une part inappréciable de son oeuvre poétique », écrit avec raison André Guyaux. Il accorde à Verlaine la place qui lui revient, contrairement à certains critiques ou romanciers contemporains qui n’ont de cesse de le tourner en ridicule et feignent d’oublier que la question du ver est au coeur même de la relation des deux poètes. Homophobie ? Sans doute entre-t-elle pour une bonne part dans leurs jugements le plus souvent haineux. Qu’ont-ils à faire, je vous le demande, de la lettre de Verlaine à Rimbaud, datée du 18 mai 1873, dans laquelle il avoue, un peu soûl, selon son expression, à son compagnon qu’il est son « old cunt ever open, ou opened, je n’ai pas là mes verbes irréguliers » ? Cela relève de leur vie privée, non ?
André Guyaux remarque que « l’hypothèse d’un autre vers a rapproché Verlaine et Rimbaud », et cela me paraît beaucoup plus intéressant. Il observe que « le postulat d’un autre vers, déstabilisant la tradition, est sans doute moins sensible dans les Romances sans paroles de Verlaine que dans les vers de Rimbaud, où le jeu paraît plus tendu entre discipline et dissidence ». Soit.
Je parlais tout à l’heure de chronologie. La question n’est pas byzantine. On se souvient des dernières pages d’Une saison en enfer qui sonnent l’adieu que les exégètes de Rimbaud ont longtemps considéré comme l’adieu à la littérature avant le départ du poète pour le Harar. Si tel est le cas, alors il faut placer les poèmes d’Illuminations avant la Saison. Que savons-nous aujourd’hui ? Nous n’avons pas de certitudes, mais il est plus que probable cependant que le témoignage de Verlaine reste fiable. L’enquête graphologique, en 1949, de Bouillane de Lacoste le confirme.
« Il est tentant, aujourd’hui, d’équilibrer les hypothèses et de distribuer la genèse des Illuminations dans un temps discontinu, interrompu par Une saison en enfer (…) et de penser que Rimbaud reprend à Londres, au printemps de 1874, un projet antérieur et des textes laissés en souffrance » (André Guyaux). Son édition permet au lecteur de s’informer sur l’état des recherches contemporaines. L’ensemble de son travail est animé par un souci d’exhaustivité, d’honnêteté. Il tend à sortir l’oeuvre de Rimbaud du fatras mystico-poétique dans lequel on a encore tendance à l’étouffer. La « figure » de Rimbaud recouvre sa poésie. Or c’est elle qui fait la grandeur de Rimbaud et non son silence. C’est évidemment ce qui motive l’organisation de ces OEuvres complètes puisqu’elles rejettent dans une section Vie et Documents toutes les lettres et tous les textes écrits par Rimbaud après 1875. Il est clair que tout le monde ne sera pas d’accord avec cette prise de position tant le biographique séduit aujourd’hui encore, peut-être plus que jamais. Pour ma part, on l’a deviné, j’affirme le primat de l’oeuvre. J’aime que Verlaine parle de Rimbaud comme « d’un prodigieux linguiste ».
La Pléiade Rimbaud d’André Guyaux souffre cependant, pour moi, d’un défaut qui naît de ses qualités mêmes. Il est sans aucun doute utile, nécessaire, de donner au lecteur connaissance de l’origine d’un poème : en avons-nous le manuscrit autographe ou sinon une copie, et de quelle main : celle de Verlaine, celle de Germain Nouveau ou autres Paul Demeny et Georges Izambard ? L’indiquer en bas du texte, pourquoi pas ? Encore qu’un renvoi en note suffirait. L’appareil critique, jusqu’à preuve du contraire, ne fait pas oeuvre ! Mais pourquoi donner à la suite trois versions du sonnet des Voyelles ? Là encore, les variantes, peu signifiantes, avaient leur place en fin de volume. La lecture en est rendue malaisée. Elle trouble le lecteur comme le trouble le corps réduit de certains poèmes, entre autres le Bateau ivre. André Guyaux a beau nous expliquer que nous n’avons du Bateau ivre que la copie de Verlaine, l’oeil enregistre alors le texte comme contestable et de toute façon de moindre importance que les autres imprimés dans le corps normal de la Pléiade. C’est particulièrement pénible pour certaines parties des Illuminations. Tous les arguments du monde n’empêcheront pas que, pour le lecteur, ces poèmes paraîtront douteux et par conséquent mineurs. Nous sommes à la limite d’une manipulation et la gravité de l’opération m’est intolérable. Je veux croire, bien sûr, à une maladresse. À force de vouloir bien faire…

OEuvres complètes, Rimbaud, « Bibliothèque de la Pléiade ».
42,50 euros jusqu’au 30 juin 2009.
à paraitre le 2 avril 2009 : le Théâtre du ciel. Une lecture
de Rimbaud, de Jean Ristat. éditions Gallimard.
Jean Ristat


FONTE: l'Humanité - Paris,France

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