Le colosse du VaucluseCentenaire de la naissance de René Char
Une tronche“C’est un roc !… C’est un pic !...” Avec sa stature imposante avoisinant le mètre quatre-vingt douze, René Char n’a pas vraiment le physique de l’emploi ; le bon géant originaire de l’Isle-sur-la-Sorgue allie une silhouette brute de décoffrage à un zèle qui relève presque du raffinement dans le maniement de la langue. Avec sa voix d’une douceur rocailleuse colorée par l’accent provençal, le promeneur du mont Ventoux psalmodiant ses vers libres avec solennité a quelque chose du Pagnol attaché à son terroir natal respirant le soleil, la gravité en sus. Ce charisme n’est pas sans constituer une solide arme de séduction. Le poète avait besoin d’avoir le mont Ventoux dans sa ligne de mire, comme si, pour composer, il devait se mesurer à plus massif que lui. A ses heures, il se laissait pourtant aller à l’hypocondrie, se plaignant d’une santé vacillante… Friand d’orages à braver, Char se disait tout bas avoir été “désigné” par un éclair dès son jeune âge. C’est, en tout cas, un éclair de rage qui l’a pris le jour où il a menacé un professeur du lycée avec un dictionnaire de latin, suite à une remarque sur l’un de ses poèmes ! Une simple anecdote qui permet néanmoins de prendre le pouls : René Char était un sanguin. Son oeuvre est à son image, une poésie de l’élan (“Aller me suffit”) et des paroxysmes ; l’un de ses recueils a d’ailleurs pour titre ‘Recherche de la base et du sommet’.
Capitaine Alexandre
Son potentiel de violence se libère immodérément quand il revêt la casquette du “Capitaine Alexandre”. L’auteur du ‘Poème pulvérisé’ troque, en temps utile, le retrait - égoïste - de l’écrivain pour l’engagement de l’homme de main ; “Etre stoïque, c’est se figer, avec les beaux yeux de Narcisse. Nous avons recensé toute la douleur qu’éventuellement le bourreau pourrait prélever sur chaque pouce de notre corps ; puis le coeur serré, nous sommes allés et avons fait face.” Engagé dans les réseaux de résistance, il prend ses responsabilités et devient chef départemental des forces françaises combattantes, dirigeant deux mille hommes armés en 1944 dans le sud-est du pays. Son implication forte dans le maquis se double d’un refus de publier pendant toute la durée de l’occupation, honorant sa conviction profonde que la poésie ne peut s’épanouir en voisinant avec les totalitarismes. Dans cette résistance à la fois littéraire et armée, il se compare alors à “un monstre de justice et d’intolérance […], un personnage arctique qui se désintéresse de quiconque ne se ligue pas avec lui pour abattre les chiens de l’enfer.” ‘Feuillets d’Hypnos’, un catalogue de notes “affectées par l’événement”, paraît au sortir de la guerre en 1946, et constitue aujourd’hui l’une des oeuvres de référence du poète. Par la suite, sans s’impliquer dans la vie politique et sociale, il continue à manifester sa véhémence dans des lettres publiques qu’il placarde.
Condensé d’une ascension littéraire
L’aventure poétique a débuté par la case surréaliste, cinq années durant. A 22 ans, André Breton remarque son premier recueil ‘Arsenal’ - tiré à 26 exemplaires à compte d’auteur en 1929 - et le propulse au rang des poètes majeurs de sa génération, le comparant rapidement à Rimbaud. ‘Ralentir travaux’ est signé Char, Breton et Eluard. C’est la reconnaissance suprême que vise Char. Environné d’une galaxie d’intellectuels et d’artistes, pas seulement surréalistes, Char rassemble un cercle croissant de lecteurs, non sans lien avec l’élite d’alors. Une poésie dense, qui se conquiert et qui fascine justement à cause de son obscurité, décourage les novices. Pour se consoler de ses tirages limités, Char écrit : “Il est réconfortant de penser que les imbéciles n’en sauront rien.”Camus édite ‘Seuls demeurent’ chez Gallimard, dans la collection Espoir, un succès sanctionné par la vente de plusieurs milliers d’exemplaires. Suivront ‘Lettera amorosa’, ‘La Parole en archipel’… L’orgueil et l’opiniâtreté de Char le récompensent. L’effet Gallimard ajouté à la popularité nouvelle du poète résistant fait son oeuvre jusqu’à ce qu’il accède finalement, de son vivant, à l’éditeur par excellence : la Pléiade. Après avoir brillé dans la capitale, le poète se retire dans sa région natale aux Busclats pour mener une existence simple où l’écriture regagne sa prépondérance. Si Char est sensible à la reconnaissance de ses pairs, il n’est pas particulièrement enclin aux mondanités. La solitude rurale tranche avec l’effervescence citadine et lui convient bien ; elle est toutefois tempérée par des visites nombreuses dans son ancienne bergerie et des correspondances passionnées.
La bande à René
Introduit très tôt dans le cercle des surréalistes (1929-1934) - dont il perçoit les limites et s’éloigne rapidement - Char n’a pas été pour autant un homme de clans, en témoignent ses nombreuses relations individuelles privilégiées avec des artistes de tous bords et des inconnus.“Ce que je prends, je le prends pour toujours. Ce que je donne, je le donne pour toute la vie, et bien plus loin encore.” On entrevoit à la fois la force de caractère et la générosité de Char dans cet extrait d’une lettre d’amitié à l’une de ses nombreuses correspondantes. “La correspondance est l’antichambre de l’oeuvre, elle est en amont et en aval de la poésie. Tout ce qui est vivant est capté pour naître dans les mots”, soutient Marie-Claude Char, que le poète épousa un an avant de s’éteindre, dans une fougue réfléchie - cet arrangement administratif lui facilitait un legs conséquent. Mais le poète n’est pas seulement un épistolier enflammé, c’est aussi un ami attentionné, dévoué, soucieux de la réussite de l’autre. Camus aurait pu en témoigner, lui qui fut porté par le poète pendant la rédaction de ‘L’Homme révolté’. “Quand on allait chez Char, on ne repartait jamais sans rien - un livre, quatre brins de sauge, que sais-je…” renchérit Claude Lapeyre, en résonance avec le célèbre mot de Char : “Dans mon pays, on remercie.”Parmi ceux qu’il nomme ses “alliés substantiels”, les peintres qui incarnent ses vers, on compte Braque avec qui il collabora près de deux décennies, Nicolas de Staël, Miro, Matisse ou encore Jean Hugo, son “illuminateur”. Cette pratique n’est pas l’apanage de l’amateur de Georges de La Tour, Giacometti et Zao Wou-Ki puisqu’elle date de la fin du XIXe mais elle rend compte de sa propension à nouer des complicités durables.
La poésie comme ligne de conduite
René Char se pose en figure tutélaire, vouée à exalter la poésie et à servir son empire : “Mon métier et ma grâce consistent […] à nommer - l’ayant reconnue - la Beauté, et à assurer les chemins de son domaine.” Le poète avait décidé dès l’adolescence de se consacrer à son art. D’ailleurs, il s’éteint d’une crise cardiaque à 81 ans, quelques mois après avoir achevé son dernier recueil ‘Eloge d’une soupçonnée’. Cette poésie de l’élévation vers une transcendance requiert plus que de l’attention, une intense concentration. Dominique Blanc affirme qu’il s’agit d’un auteur qui nous grandit en écartant d’emblée la paresse. L’oeuvre de Char concentre toute la beauté et la difficulté d’une poésie qui se mérite. Si elle n’est pas réservée aux initiés, elle n’en nécessite pas moins une initiation tant ses mots sont chargés de sens. Après avoir été l’apanage des études supérieures, Char commence tout juste à être au programme dans le secondaire. Char cultive l’aphorisme avec une certaine autorité ainsi qu’un surplomb prophétique. Alliant les contraires dans le sillage d’Héraclite, sa poésie est portée par une tension et des images ciselées et fulgurantes. Aujourd’hui, René Char jouit d’une renommée de classique, souterraine mais tangible. Tout littérateur possède son recueil phare, ‘Fureur et mystère’. Les chiffres parlent : ses ventes sont comparables à celles d’Eluard, de Michaux et Saint-John Perse. Ses oeuvres chez la Pléiade trouvent 8 à 10 acquéreurs par an ; c’est autant que Baudelaire, un peu moins que Rimbaud et un peu plus qu’Apollinaire. La Cour d’honneur du Palais des papes résonnait des fragments de ‘Feuillets d’Hypnos’, il y a un peu plus d’un mois. Le Festival d’Avignon a choisi son année pour saluer celui à qui Jean Vilar attribuait la paternité de la manifestation. Un clin d’oeil à point nommé à un poète que l’on se représente aussi bien les poings brandis que les paumes grandes ouvertes.
Céline Laflute pour Evene.fr - Octobre 2007
Céline Laflute pour Evene.fr - Octobre 2007
FONTE: EVENE - Paris, France
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