EntretienHans Magnus Enzensberger : "La poésie est minoritaire. Et alors ?"
LE MONDE DES LIVRES 25.10.07 12h22 • Mis à jour le 25.10.07 12h22
Nous sommes en 1970, le général Franco est toujours là, et Enzensberger réalise en Espagne (mais aussi en France, avec l'aide du syndicat anarcho-syndicaliste en exil à Toulouse) un film sur les survivants anarchistes. Chaque soir, il expédie en douce quelques mètres de pellicule. Pour tromper la police du Caudillo, il tourne en même temps un film "touristique" comme couverture. A partir de ces interviews et en utilisant des documents d'archives de la Bibliothèque d'Amsterdam, il écrit un livre : Le Bref Été de l'anarchie, qui retrace l'entrée et les combats acharnés de la colonne Durutti dans Barcelone (1). C'est un récit où pas un mot n'est de lui et qui pourtant respecte une continuité dramatique linéaire grâce à un montage minutieux de coupures de journaux, témoignages recueillis des deux côtés, Mémoires, extraits de livres de Malraux, Ehrenbourg, Orwell... Un récit à plusieurs genres, plusieurs styles, ruptures de ton : "Trop facile, dit-il, de ne parler qu'avec sa propre voix, et j'aime insérer des voix autres que la mienne pour briser le ton personnel de l'auteur." Tout y est construit mais rien n'est fictif et on est à la ligne de partage du romanesque et du documentaire.
1975 : Mausolée, trente-sept ballades, deux ou trois pages chacune, des "Tombeaux" - biographies express, récits en accéléré avec détails agrandis, digests de vies d'inventeurs et d'utopistes visionnaires, explorateurs et magiciens (2). C'est le résultat d'un travail de documentation de six mois, cette fois à la Bibliothèque de New York (ouverte tous les jours jusqu'à minuit sauf le dimanche) : morceaux de traités ou de chartes, formules, modes d'emploi, programmes, extraits de catalogues, notices, articles de dictionnaires, phrases d'époque comme "saisies au vol".
De ces archives, et de leur côté Arts et Métiers, une poésie émane, faite de la variété des registres, du plus frivole au plus technique, et de la juxtaposition de ces "figures" lointaines qui, réanimées par des mots, à travers le temps se font signe. En échos lointains comme Vaucanson et son canard mécanique au XVIIIe siècle et l'Anglais Charles Babbage, névrosé obsessionnel, inventeur en 1834 de la carte perforée ("...Un jour, sa mère le tenant par la main, il avait aperçu enfant, dans une maison vivement illuminée, Hanover Square, un automate de Vaucanson (la danseuse en métal), et les rouages s'étaient mis en mouvement dans un cerveau de huit ans"), ou bien en opposition comme Méliès avec ses délicates merveilles, et Hugo Cerletti, inventeur de l'électrochoc (qui en eut l'idée ainsi : "Je me rendis à l'abattoir et je vis des crânes de porc entre de lourdes pinces métalliques."). Ou bien en succession : Etienne-Jules Marey ("un fou entre les mains duquel tout devient artefact, ancêtre innocent d'Hollywood"), Robert Houdin (qui, dans une séquence comique au Maroc, frappe de stupeur et de tremblements les marabouts assemblés devant un de ses tours de magie), Méliès (et son ultime apparition : "Dans un kiosque gare Montparnasse est assis un très vieil homme. Il vend des jouets, des bonbons et des petites trompettes. Il frappe dans ses mains. Personne ne se souvient. Rien ne se produit. C'était son dernier truc."). Et même, par le jeu des références croisées, dans des rencontres hors de toute logique comme Frédéric Chopin ("travailleur minutieux, se veut distant, froid, parle technique pure") et Walter Benjamin, deux exilés à Paris, dans le passage des Panoramas. Ayant pour sujet ces inventeurs comme Giovanni de Dondi de Padoue (1318-1389), qui "passa sa vie à construire une horloge sans exemple et sans égale quatre cents ans durant, une mécanique inouïe avec huit cadrans...", ou Charles Fourier et sa maniaque machinerie utopiste, Mausolée par son dispositif précis en mosaïque segmentée, fabriqué dirait-on par un ajusteur monteur, ressemble à son tour à une de ces mécaniques qu'il décrit.
SOLITUDE DES PRÉCURSEURS
La morale de ces histoires, c'est l'ironie de l'Histoire : la solitude de ces précurseurs voués à leurs obsessions, d'abord méprisées pour aller plus tard servir au "progrès" global, à la rationalisation planétaire de la production, poésie pratique et vécue perdue à jamais.
Il y a trois ans, un industriel mécène lui a commandité un "monument" (!) : ça a été une petite tour de 1,70 m composée de plateaux circulaires mobiles dont la manipulation aléatoire, à partir d'un programme de six vers, compose des textes innombrables comportant chaque fois rimes, tropes et symétries. "C'est très amusant, je lui dis, ça me rappelle Queneau et son livre-machine Cent mille milliards de poèmes... Mais je suis réticent à tout ce qui est interactif, faire jouer les gens à la poésie... D'accord pour que ça fasse une sorte de combinatoire automatique, mais il faut pas qu'on y touche... Le truc de maintenant : l'art à la portée de tous, tout le monde artiste... les enfants... tout ça !
- Oui, mais ni moi ni le spectateur ne peut prévoir ce qui résulte de la manipulation de cette machine. C'est pas parce qu'on touche un bouton qu'on est artiste." Sur sa lancée, inspiré par Jeux sous le crâne d'une géante de l'écrivain romantique allemand Jean Paul, il a imaginé et fait construire dix-huit objets-machines "entre art et non-sens". L'un d'eux est une sorte d'autel miniature de 30 cm. Dans trois flacons en verre posés sur un petit plateau, les lettres - en pâtes (de blé dur) comme les alphabets soupe d'antan - de trois poèmes de Goethe, Rilke et Brecht, une couleur pour chacun. Les lettres sont mauves, turquoise, vermillon, et en les sortant du flacon les pâtes se combinent et composent un nouveau poème, tricolore, collé sur un panneau au fond de "l'autel", dans lequel on peut donc reconnaître, à la couleur, la part de chaque auteur. Le tout présenté ainsi comme une icône, avec sur les côtés deux rideaux rouges minuscules, évoquant aussi bien une sorte de tabernacle qu'un micro-cabinet d'accessoires pour illusions de Robert Houdin. "Le poème final doit être d'une certaine qualité, il ne faut pas être trop modeste, dit-il.
De ces archives, et de leur côté Arts et Métiers, une poésie émane, faite de la variété des registres, du plus frivole au plus technique, et de la juxtaposition de ces "figures" lointaines qui, réanimées par des mots, à travers le temps se font signe. En échos lointains comme Vaucanson et son canard mécanique au XVIIIe siècle et l'Anglais Charles Babbage, névrosé obsessionnel, inventeur en 1834 de la carte perforée ("...Un jour, sa mère le tenant par la main, il avait aperçu enfant, dans une maison vivement illuminée, Hanover Square, un automate de Vaucanson (la danseuse en métal), et les rouages s'étaient mis en mouvement dans un cerveau de huit ans"), ou bien en opposition comme Méliès avec ses délicates merveilles, et Hugo Cerletti, inventeur de l'électrochoc (qui en eut l'idée ainsi : "Je me rendis à l'abattoir et je vis des crânes de porc entre de lourdes pinces métalliques."). Ou bien en succession : Etienne-Jules Marey ("un fou entre les mains duquel tout devient artefact, ancêtre innocent d'Hollywood"), Robert Houdin (qui, dans une séquence comique au Maroc, frappe de stupeur et de tremblements les marabouts assemblés devant un de ses tours de magie), Méliès (et son ultime apparition : "Dans un kiosque gare Montparnasse est assis un très vieil homme. Il vend des jouets, des bonbons et des petites trompettes. Il frappe dans ses mains. Personne ne se souvient. Rien ne se produit. C'était son dernier truc."). Et même, par le jeu des références croisées, dans des rencontres hors de toute logique comme Frédéric Chopin ("travailleur minutieux, se veut distant, froid, parle technique pure") et Walter Benjamin, deux exilés à Paris, dans le passage des Panoramas. Ayant pour sujet ces inventeurs comme Giovanni de Dondi de Padoue (1318-1389), qui "passa sa vie à construire une horloge sans exemple et sans égale quatre cents ans durant, une mécanique inouïe avec huit cadrans...", ou Charles Fourier et sa maniaque machinerie utopiste, Mausolée par son dispositif précis en mosaïque segmentée, fabriqué dirait-on par un ajusteur monteur, ressemble à son tour à une de ces mécaniques qu'il décrit.
SOLITUDE DES PRÉCURSEURS
La morale de ces histoires, c'est l'ironie de l'Histoire : la solitude de ces précurseurs voués à leurs obsessions, d'abord méprisées pour aller plus tard servir au "progrès" global, à la rationalisation planétaire de la production, poésie pratique et vécue perdue à jamais.
Il y a trois ans, un industriel mécène lui a commandité un "monument" (!) : ça a été une petite tour de 1,70 m composée de plateaux circulaires mobiles dont la manipulation aléatoire, à partir d'un programme de six vers, compose des textes innombrables comportant chaque fois rimes, tropes et symétries. "C'est très amusant, je lui dis, ça me rappelle Queneau et son livre-machine Cent mille milliards de poèmes... Mais je suis réticent à tout ce qui est interactif, faire jouer les gens à la poésie... D'accord pour que ça fasse une sorte de combinatoire automatique, mais il faut pas qu'on y touche... Le truc de maintenant : l'art à la portée de tous, tout le monde artiste... les enfants... tout ça !
- Oui, mais ni moi ni le spectateur ne peut prévoir ce qui résulte de la manipulation de cette machine. C'est pas parce qu'on touche un bouton qu'on est artiste." Sur sa lancée, inspiré par Jeux sous le crâne d'une géante de l'écrivain romantique allemand Jean Paul, il a imaginé et fait construire dix-huit objets-machines "entre art et non-sens". L'un d'eux est une sorte d'autel miniature de 30 cm. Dans trois flacons en verre posés sur un petit plateau, les lettres - en pâtes (de blé dur) comme les alphabets soupe d'antan - de trois poèmes de Goethe, Rilke et Brecht, une couleur pour chacun. Les lettres sont mauves, turquoise, vermillon, et en les sortant du flacon les pâtes se combinent et composent un nouveau poème, tricolore, collé sur un panneau au fond de "l'autel", dans lequel on peut donc reconnaître, à la couleur, la part de chaque auteur. Le tout présenté ainsi comme une icône, avec sur les côtés deux rideaux rouges minuscules, évoquant aussi bien une sorte de tabernacle qu'un micro-cabinet d'accessoires pour illusions de Robert Houdin. "Le poème final doit être d'une certaine qualité, il ne faut pas être trop modeste, dit-il.
- Ça alors, voilà une sacrée plaisanterie ! Le bon esprit Dada ! et de la pop-poésie ! Ça me fait penser à certains tableaux-objets de Jasper Johns ou à John Cage et sa musique aléatoire. A propos de pop art, Magnus, croyez-vous possible en littérature l'utilisation des mass-médias, télévision, Internet... comme certains écrivains ou peintres ont utilisé le journal ?
- Oui, je les utilise mais à mes fins propres, et il faut un sens du filtrage. Il est vital d'ignorer certaines choses, de ne pas tout écouter. J'ai l'âge pour avoir appris ça il y a longtemps en Allemagne avec la propagande. Je me méfie aussi de la dictature de l'actualité, je ne veux pas être son otage, et je suis partisan d'une certaine tradition que chacun se forge pour lui-même. Catulle, le poète latin, par exemple, a une certaine importance pour moi.
- Et aussi peut-être Les Simpson ? ! Je trouve que cette série télé de dessin animé est un exemple rare de divertissement populaire et pourtant raffiné.
- Oui, c'est formidable ! C'est ce qu'on peut trouver de mieux aujourd'hui à la télé. Dans les productions de Hollywood, il y a aussi parfois des éléments intéressants. On ne doit pas mépriser ça. Il faut juste faire des prélèvements. La critique culturelle oppose masse et élite. Je n'aime pas cette contradiction. Le mot même d'élite dans leur bouche est très négatif, et là il y a un certain populisme vers où il ne faut pas aller. La poésie est minoritaire. Et alors ?"
Celui qui fut proche de l'ultragauche, de l'effervescence des communes de Berlin et du guévarisme - mais toujours observateur à distance, en coulisses, "incapable de faire le bon camarade" et publiant à l'époque des poèmes d'un pessimisme radical ("Je suis né le vendredi noir") - aime parfois se livrer aussi à des activités gratuites lui rappelant le temps de sa revue Transatlantik, dont les titres étaient en caractères typographiques inédits commandés spécialement à un petit imprimeur, avec une rubrique Journal du luxe et de la mode, c'était les seventies : "Le mouvement politique s'était dissous dans une gueule de bois et dans des phantasmes de pouvoir. Je me suis retiré sur des jeux de la pensée et du langage qui ont l'avantage de l'obsessionnel." Mais une des voies de la poésie n'a-t-elle pas toujours été depuis les Sonnets de Pétrarque jusqu'au Coup de dés de Mallarmé et à Raymond Roussel, de fabriquer, en marge de l'Histoire et même de tout esprit communicatif, juste des machines de plaisir ? Celles d'Enzensberger, faites pour un riche homme d'affaires, et un temps exposées, sont à présent conservées à l'écart dans un entrepôt de la petite ville souabe de Marbach.
Quand même, je repense à ses anciennes sympathies politiques, Cuba, Dutschke, Berlin, où il était mis sur écoutes, filé par la police. Et maintenant ces beaux objets sans objet, et je songe à Kafka, expert en machines et machinations. Et à un mot de lui : on est le 2 août 1914, déclaration de guerre, et tout ce qu'il trouve à écrire ce jour-là dans son journal, vous vous rappelez, c'est : "Piscine" !
"En 1950, avec 60 % de nazis toujours en place, l'innocence était impossible et ce mot, je n'aurais pas pu l'écrire. Mais aujourd'hui, oui, j'en ai le droit. On a beaucoup parlé de la perte d'importance de l'intellectuel. Bienvenue à cette perte d'importance, c'était trop lourd."
Je me dis alors que ça fait loin de Barcelone 1936 à Marbach 2007, mais n'y aurait-il pas un secret entre les deux, et peut-être un rapport entre l'épopée dramatique de la colonne anarchiste et ces petits jeux du hasard avec les mots en couleurs des trois flacons dans le "tabernacle" ?
- Et aussi peut-être Les Simpson ? ! Je trouve que cette série télé de dessin animé est un exemple rare de divertissement populaire et pourtant raffiné.
- Oui, c'est formidable ! C'est ce qu'on peut trouver de mieux aujourd'hui à la télé. Dans les productions de Hollywood, il y a aussi parfois des éléments intéressants. On ne doit pas mépriser ça. Il faut juste faire des prélèvements. La critique culturelle oppose masse et élite. Je n'aime pas cette contradiction. Le mot même d'élite dans leur bouche est très négatif, et là il y a un certain populisme vers où il ne faut pas aller. La poésie est minoritaire. Et alors ?"
Celui qui fut proche de l'ultragauche, de l'effervescence des communes de Berlin et du guévarisme - mais toujours observateur à distance, en coulisses, "incapable de faire le bon camarade" et publiant à l'époque des poèmes d'un pessimisme radical ("Je suis né le vendredi noir") - aime parfois se livrer aussi à des activités gratuites lui rappelant le temps de sa revue Transatlantik, dont les titres étaient en caractères typographiques inédits commandés spécialement à un petit imprimeur, avec une rubrique Journal du luxe et de la mode, c'était les seventies : "Le mouvement politique s'était dissous dans une gueule de bois et dans des phantasmes de pouvoir. Je me suis retiré sur des jeux de la pensée et du langage qui ont l'avantage de l'obsessionnel." Mais une des voies de la poésie n'a-t-elle pas toujours été depuis les Sonnets de Pétrarque jusqu'au Coup de dés de Mallarmé et à Raymond Roussel, de fabriquer, en marge de l'Histoire et même de tout esprit communicatif, juste des machines de plaisir ? Celles d'Enzensberger, faites pour un riche homme d'affaires, et un temps exposées, sont à présent conservées à l'écart dans un entrepôt de la petite ville souabe de Marbach.
Quand même, je repense à ses anciennes sympathies politiques, Cuba, Dutschke, Berlin, où il était mis sur écoutes, filé par la police. Et maintenant ces beaux objets sans objet, et je songe à Kafka, expert en machines et machinations. Et à un mot de lui : on est le 2 août 1914, déclaration de guerre, et tout ce qu'il trouve à écrire ce jour-là dans son journal, vous vous rappelez, c'est : "Piscine" !
"En 1950, avec 60 % de nazis toujours en place, l'innocence était impossible et ce mot, je n'aurais pas pu l'écrire. Mais aujourd'hui, oui, j'en ai le droit. On a beaucoup parlé de la perte d'importance de l'intellectuel. Bienvenue à cette perte d'importance, c'était trop lourd."
Je me dis alors que ça fait loin de Barcelone 1936 à Marbach 2007, mais n'y aurait-il pas un secret entre les deux, et peut-être un rapport entre l'épopée dramatique de la colonne anarchiste et ces petits jeux du hasard avec les mots en couleurs des trois flacons dans le "tabernacle" ?
(1) Gallimard, 1975.
(2) Mausolée, précédé de Défense des loups et autres poésies. Traduit de l'allemand par Maurice Regnaut et Roger Pillaudin, Poésie/Gallimard, 304 p., 8,20 €.
(2) Mausolée, précédé de Défense des loups et autres poésies. Traduit de l'allemand par Maurice Regnaut et Roger Pillaudin, Poésie/Gallimard, 304 p., 8,20 €.
Jean-Jacques Schuhl
Article paru dans l'édition du 26.10.07
FONTE: Le Monde - Paris,France
Nenhum comentário:
Postar um comentário